Les gouvernements donateurs, les agences internationales, et les dirigeants nationaux devraient saisir l’occasion qu’ils ont aujourd’hui de mettre un terme au conflit afin que la République Centrafricaine puisse se rétablir progressivement. Le processus de paix progresse et des milliers de personnes déplacées qui avaient fui la violence et le banditisme de grand chemin ont pu rentrer chez eux. Mais on estime à 209 000 les Centrafricains toujours déplacés à l’intérieur du pays, ou réfugiés dans les pays voisins tels que le Cameroun, Tchad et Soudan. Plus d’un million de personnes vivent en état de pauvreté chronique et d’insécurité. Pour que les Centrafricains puissent rentrer chez eux et reprendre leur vie en paix, il faudra non seulement un effort soutenu pour mettre un terme au conflit, atténuer les effets de la pauvreté qui en découlent et de la faiblesse structurelle de l’état, mais également un effort de développement socio-économique.
LE PROCESSUS DE PAIX
Après des mois de négociations entre l’ensemble des protagonistes du conflit en RCA, les clauses de l’accord de paix global de juin 2008 et les résolutions du Dialogue Politique Inclusif (DPI) de décembre 2008 devraient être mises en application immédiatement afin d’instaurer une stabilité durable, en amont des élections présidentielles et législatives prévues en 2010. Le DPI de décembre 2008 a réuni toutes les parties y compris le gouvernement centrafricain, les rebelles, l’opposition officielle et les représentants de la société civile, pour mettre fin au conflit qui tourmente le pays depuis plus de trois ans. Des cérémonies de réconciliation ont dans certaines régions du nord-ouest et du centre-nord du pays, suivi le dialogue. Le ministre de l’intérieur a rassuré la population de l’Ouham-Pendé et souligné le fait que la paix était bien réelle. Lors de son passage à Paoua, le président de l’Armée Populaire pour la Restauration de la Démocratie (APRD) a demandé pardon au peuple promis de lever les barrières érigées par son mouvement rebelle pour que la vie reprenne son cours normal. Toutes ces promesses doivent être suivies d’action pour mettre fin aux vagues de nouveaux déplacements.
Malgré l’accalmie sécuritaire de cette dernière année liée au processus de paix et aux opérations séparées de l’APRD, des Forces Armées Centrafricaines (FACA) ainsi que des forces d’autodéfense contre les bandits, des milliers de civils ont été nouvellement déplacés. A la mi-novembre 2008, des rebelles du Front Démocratique pour le Peuple Centrafricain (FDPC) auraient tué neuf soldats dans une embuscade sur la route Kabo-Sido dans la région centre nord. Soutenue par l’armée Tchadienne, les FACA ont entrepris des opérations de « nettoyage » dans les villages de Bokayanga et Danze, où ils ont pillé et détruit les maisons, forçant les villageois à se réfugier en brousse, dans d’autres villages ou à Kabo où se trouve un site pour personnes déplacées. Les opérations des rebelles au nord de Kabo ont obligé plus de 2 500 personnes à se réfugier à Kabo. Pendant cette même période, les FACA ont mené une opération de représailles, ont arrêté et auraient torturé quelques 15 membres de l’APRD dans la région de Bocaranga, tué deux d’entre eux et emprisonné le reste. D’autres attaques à Sam Ouandja, dans la province du Vakaga dans le nord-est, ont forcé des centaines de personnes à fuir temporairement leurs maisons avant d’y revenir lors d’une accalmie.
Le non-respect de la loi, l’impunité et l’absence de l’autorité de l’état dans de nombreuses régions du pays laissent la porte ouverte aux incursions de groupes armés étrangers et aux actes de banditisme, contraignant les populations à fuir leurs villages ou à s’exiler. Dans le sud-est, des attaques par l’armée de résistance du Seigneur ont obligé quelques 5 000 personnes à fuir temporairement leurs maisons. Au moins 25 000 nomades qui avaient été déplacés de leurs chemins par des bandits n’ont toujours pas pu reprendre leurs activités, et seuls quelques-uns de ceux qui se sont réfugiés dans des pays voisins ont pu revenir chez eux. Dans les régions du nord ouest, les agriculteurs se plaignent du fait que leurs activités quotidiennes sont menacées par la présence des bandits, des éleveurs armés ou autres hommes armés.
Le plan de désarmement prévu dans l’accord de juin 2008 doit être appliqué intégralement pour ne pas perdre les acquis du processus de paix. Bien que certains progrès fragiles aient permis un début de réconciliation, des incidents récents menacent la viabilité du processus de paix. Les forces d’autodéfense créées à l’origine pour protéger les communautés des bandits de grand chemin et des éleveurs armés, ont, dans certaines régions, été enrôlées par les autorités locales et nationales et engagées dans leurs combats contre les groupes rebelles, d’où des tensions avec les rebelles dans des régions comme Bozoum et des risques de problèmes lors du désarmement puisque ces groupes d’autodéfense ne font pas partie du processus politique. Ces derniers devraient être suivis de près pour ne pas les voir se transformer en milices armées, comme ce fut le cas dans d’autres conflits.
LE RETOUR AU NÉANT
Globalement, la situation s’est améliorée mais elle demande davantage pour assurer le retour en douceur des personnes déplacées ainsi que leur intégration. On estime à 85 000 le nombre de personnes qui sont rentrées chez elles dans le nord du pays. Ce retour a été en majeure partie spontané, sans aucune aide pour les communautés démunies. Ces populations retrouvent leurs terres en friche, leurs villages et leurs maisons incendiés, les services scolaires et de santé saccagés, les pompes d’eau détruites, et ce, alors qu’ils ne possèdent ni outils ni matériaux pour cultiver et reconstruire.
On relève certains cas de retours forcés. Dans certaines régions contrôlées par l’APRD dans la province de Ouham-Pendé, les rebelles ont contraint la population à abandonner leurs abris de fortune et à retourner dans leurs villages pour donner une image de stabilité. Refugees International a ainsi rencontré des membres d’une communauté à Poulao, qui ont raconté comment les rebelles menaçaient de les punir physiquement s’ils refusaient de rentrer chez eux. Même de retour dans leurs villages, ils continuent à entretenir leurs abris en brousse au cas où ils seraient contraints de fuir à nouveau. Malgré la menace des rebelles, les personnes vulnérables telles que les vieillards et les handicapés, incapables en cas d’attaques de se déplacer entre le village et leurs abris de brousse, ont pris le risque d’y rester.
PROBLEME DE PROTECTION ET LACUNES DANS LES RÉPONSES
Bien que le processus de paix permette d’envisager l’avenir plus sereinement, la population est toujours traumatisée par ce conflit sans fin. La communauté humanitaire ne dispose pas de ressources suffisantes pour protéger en priorité les droits des communautés déplacées et autres populations civiles. Néanmoins, grâce à des formations sur les droits de l’homme et le droit humanitaire dispensées par les organismes humanitaires, il y a eu une baisse très nette dans les attaques contre les civils et les villages, et les déplacements se font plus librement. Par contre, la torture, les exécutions sommaires, le pillage, l’extorsion, les taxations illégales et le harcèlement persistent, quelle que soit la force qui tient le contrôle d’une zone. Dans la province de Vakaga, à Sam Ouandja, bien que le gouvernement et le groupe rebelle l’Union des forces démocratique et la république aient tous deux signé l’accord d’avril 2007, leurs soldats continuent à exploiter la population en leur extorquant de l’argent quand ils se rendent aux champs. Les personnes qui vivent dans des régions contrôlées par l’APRD sont également harcelées et taxées illégalement.
Le Programme d’Aide Coordonnée (CAP), mis en place par la communauté humanitaire, prévoit que la protection des droits de l’homme et le rétablissement de la dignité aux victimes de violence soient une priorité stratégique en 2009. Toujours dans ce cadre, le cluster de Protection prévoit de renforcer son plaidoyer pour une meilleure protection des personnes touchées par le conflit, mais le cluster doit aussi être renforcé. Le manque de personnel et la rotation fréquente des effectifs au sein de l’UNHCR ne lui permettent pas d’assumer pleinement son rôle de leader dans le cluster Protection.
En dépit des vagues de retours et les défis liés à leur intégration, plusieurs agences d’aide se plaignent du manque de coordination au niveau national pour le retour des personnes en déplacement interne. Ces agences doutent de la fiabilité des informations sur le nombre et besoins des personnes déplacées et de celles qui sont rentrées. Les chiffres de 85 000 retours et de 108 000 personnes déplacées, utilisés comme références statistiques par la communauté humanitaire en RCA proviennent d’une évaluation commune conduite par la Coordination des Affaires Humanitaires des Nations Unies avec des partenaires clés, et non pas d’une étude approfondie sur les déplacements. En 2009, le Conseil norvégien des réfugiés compte entreprendre un projet de six mois pour faire une mise à jour des besoins des personnes déplacées. L’objectif est d’identifier les personnes les plus vulnérables et les zones ayant le plus besoin d’aide humanitaire et de développement. Toutefois, ce projet ne sera mis en œuvre que dans une seule des huit provinces touchées par les déplacements.
Les agences d’aide sont préoccupées par la baisse projetée de financement en 2009, qui serait due non seulement à la crise économique globale, mais également à l’absence de leadership pour le travail humanitaire en RCA. Le poste de Coordinateur humanitaire/Coordinateur résident de l’ONU (HC/RC) en RCA n’a pas été pourvu depuis six mois. Ce vide ne fait qu’accentuer le manque de visibilité dont souffre la RCA depuis des années. Refugees International a appris récemment que la structure existante de l’équipe pays de l’ONU, avec un RC/HC séparé, pourrait être remplacée par une structure intégrée au sein du Bureau des Nations Unies en République Centrafricaine, (BONUCA). Un représentant spécial adjoint du Secrétaire général occuperait le poste de RC/HC.
Ce changement éventuel, qu’examinera le Conseil de Sécurité de l’ONU fin février 2009, serait une grave erreur. Il ne servira qu’à politiser la fonction du RC/HC auprès d’une mission qui s’est révélée être inefficace. A l’inverse, depuis deux ans, la fonction d’un RC/HC indépendant s’est montrée très efficace en RCA. Grâce à un plaidoyer et un leadership actifs au niveau du pays, le RC/HC a réussi à mobiliser de nouvelles ressources, à accroître la présence de l’ONU dans les provinces, et à attirer une plus grande participation de la part des ONG en réponse aux besoins humanitaires. Rejeter cette approche, qui a fait ses preuves, pour intégrer les actions humanitaires et de développement sous l’égide d’une mission politique ne serait que folie.
Avec le retour des personnes déplacées, des réfugiés et des communautés d’accueil qui se débattent pour reprendre une vie normale, il devient urgent d’intégrer le rétablissement du pays aux actions humanitaires. Pour en finir avec le conflit provoqué par un sous-développement chronique et un manque total d’opportunités économiques, il faut maintenir les niveaux de financement. Bien que le CAP de 2008 fût le mieux financé au monde, certains secteurs n’ont pas bénéficié de financements suffisants, surtout les secteurs de la santé, de l’eau et assainissement dont les infrastructures ont été détruites suite aux conflits. Faute d’espoir de reconstruire leurs vies dans les villes et les zones rurales où elles se sont réfugiées, beaucoup de communautés déplacées choisissent de partir vers le Tchad ou le Cameroun où elles ont un accès plus facile aux services de base.
|
CAMEROUN: Assurer des services suffisants pour les réfugiés centrafricains et les communautés d’accueil |