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Paix fragile en Centrafrique : une chance à saisir

Policy recommendations
  • Les États-Unis et la France, forts de leur influence, devraient obliger les partis à mettre en application les clauses de l’accord de paix de juin 2008 ainsi que les résolutions du dialogue politique inclusif de décembre.
  • Les Etats-Unis devraient pourvoir un financement adéquat et mieux équilibré, qui, en plus de la nourriture, fournirait un soutien pour d’autres secteurs importants tels que la santé, l’eau et assainissement.
  • L’ONU devrait maintenir un poste de RC/HC séparé et indépendant afin de poursuivre l’action humanitaire dans le pays aux niveaux appropriés.
  • L’UNHCR, leader du Cluster Protection, devrait être pourvu de ressources adéquates pour mener la définition d’une stratégie de réponse et coordonner le développement du cahier de charge du cluster avec des indicateurs clairs.
  • Les agences de l’ONU devraient travailler avec le gouvernement du Cameroun pour élaborer une stratégie pour le rétablissement et le développement des structures du service public en place ; l’UNHCR doit mieux faire comprendre aux réfugiés que l’assistance n’est que temporaire.
  • Les États-Unis devraient continuer à financer les programmes de l’UNHCR au Cameroun, surtout les secteurs de la santé, de l’éducation et de la nutrition.
  • Les bureaux de l’ONU au Cameroun et en RCA devraient mieux partager leurs informations afin de mieux évaluer l’état du conflit en RCA et son impact sur le flux des réfugiés et les opérations des agences.

Les gouvernements donateurs, les agences internationales, et les dirigeants nationaux devraient saisir l’occasion qu’ils ont aujourd’hui de mettre un terme au conflit  afin que la République Centrafricaine puisse se rétablir progressivement. Le processus de paix progresse et des milliers de personnes déplacées qui avaient fui la violence et le banditisme de grand chemin ont pu rentrer chez eux. Mais on estime à  209 000 les Centrafricains toujours déplacés à l’intérieur du pays, ou réfugiés dans les pays voisins tels que le Cameroun, Tchad et Soudan. Plus d’un million de personnes vivent en état de pauvreté chronique et d’insécurité. Pour que les Centrafricains puissent rentrer chez eux et reprendre leur vie en paix, il faudra non seulement un effort soutenu pour mettre un terme au conflit, atténuer les effets de la pauvreté qui en découlent et  de la faiblesse structurelle de l’état, mais également un effort de développement socio-économique.

LE PROCESSUS DE PAIX

Après des mois de négociations entre l’ensemble des protagonistes du conflit en RCA, les clauses de l’accord de paix global de juin 2008 et les résolutions du Dialogue Politique Inclusif (DPI) de décembre 2008 devraient être mises en application immédiatement afin d’instaurer une stabilité durable, en amont des élections présidentielles et législatives prévues en 2010. Le DPI de décembre 2008 a réuni toutes les parties y compris le gouvernement centrafricain, les rebelles, l’opposition officielle et les représentants de la société civile, pour mettre fin au conflit qui tourmente le pays depuis plus de trois ans. Des cérémonies de réconciliation ont dans certaines régions du nord-ouest et du centre-nord du pays, suivi le dialogue. Le ministre de l’intérieur a rassuré la population de l’Ouham-Pendé et souligné le fait que la paix était bien réelle. Lors de son passage à Paoua, le président de l’Armée Populaire pour la Restauration de la Démocratie (APRD) a demandé pardon au peuple promis de lever les barrières érigées par son mouvement rebelle pour que la vie reprenne son cours normal. Toutes ces promesses doivent être suivies d’action pour mettre fin aux vagues de nouveaux déplacements.

Malgré l’accalmie sécuritaire de cette dernière année liée au processus de paix et aux opérations séparées de l’APRD, des Forces Armées Centrafricaines (FACA) ainsi que des forces d’autodéfense contre les bandits, des milliers de civils ont été nouvellement déplacés. A la mi-novembre 2008, des rebelles du Front Démocratique pour le Peuple Centrafricain (FDPC) auraient tué neuf soldats dans une embuscade sur la route Kabo-Sido dans la région centre nord. Soutenue par l’armée Tchadienne, les FACA ont entrepris des opérations de « nettoyage » dans les villages de Bokayanga et Danze, où ils ont pillé et détruit les maisons, forçant les villageois à se réfugier en brousse, dans d’autres villages ou à Kabo où se trouve un site pour personnes déplacées. Les opérations des rebelles au nord de Kabo ont obligé plus de 2 500 personnes à se réfugier à Kabo. Pendant cette même période, les FACA ont mené une opération de représailles, ont arrêté et auraient torturé quelques 15 membres de l’APRD dans la région de Bocaranga, tué deux d’entre eux et emprisonné le reste. D’autres attaques à Sam Ouandja, dans la province du Vakaga dans le nord-est, ont forcé des centaines de personnes à fuir temporairement leurs maisons avant d’y revenir lors d’une accalmie.

Le non-respect de la loi, l’impunité et l’absence de l’autorité de l’état dans de nombreuses régions du pays laissent la porte ouverte aux incursions de groupes armés étrangers et aux actes de banditisme, contraignant les populations à fuir leurs villages ou à s’exiler. Dans le sud-est, des attaques par l’armée de résistance du Seigneur ont obligé quelques 5 000 personnes à fuir temporairement leurs maisons. Au moins 25 000 nomades qui avaient été déplacés de leurs chemins par des bandits n’ont toujours pas pu reprendre leurs activités, et seuls quelques-uns de ceux qui se sont réfugiés dans des pays voisins ont pu revenir chez eux. Dans les régions du nord ouest, les agriculteurs se plaignent du fait que leurs activités quotidiennes sont menacées par la présence des bandits, des éleveurs armés ou autres hommes armés.

Le plan de désarmement prévu dans l’accord de juin 2008 doit être appliqué intégralement pour ne pas perdre les acquis du processus de paix. Bien que certains progrès fragiles aient permis un début de réconciliation, des incidents récents menacent la viabilité du processus de paix. Les forces d’autodéfense créées à l’origine pour protéger les communautés des bandits de grand chemin et des éleveurs armés, ont, dans certaines régions, été enrôlées par les autorités locales et nationales et engagées dans leurs combats contre les groupes rebelles, d’où des tensions avec les rebelles dans des régions comme Bozoum et des risques de problèmes lors du désarmement puisque ces groupes d’autodéfense ne font pas partie du processus politique. Ces derniers devraient être suivis de près pour ne pas les voir se transformer en milices armées, comme ce fut le cas dans d’autres conflits.

LE RETOUR AU NÉANT

Globalement, la situation s’est améliorée mais elle demande davantage pour assurer le retour en douceur des personnes déplacées ainsi que leur intégration. On estime à 85 000 le nombre de personnes qui sont rentrées chez elles dans le nord du pays. Ce retour a été en majeure partie spontané, sans aucune aide pour les communautés démunies. Ces populations retrouvent leurs terres en friche, leurs villages et leurs maisons incendiés, les services scolaires et de santé saccagés, les pompes d’eau détruites, et ce, alors qu’ils ne  possèdent ni outils ni matériaux pour cultiver et reconstruire.

On relève certains cas de retours forcés. Dans certaines régions contrôlées par l’APRD dans la province de Ouham-Pendé, les rebelles ont contraint la population à abandonner leurs abris de fortune et à retourner dans leurs villages pour donner une image de stabilité. Refugees International a ainsi rencontré des membres d’une communauté à Poulao, qui ont raconté comment les rebelles menaçaient de les punir physiquement s’ils refusaient de rentrer chez eux. Même de retour dans leurs villages, ils continuent à entretenir leurs abris en brousse au cas où ils seraient contraints de fuir à nouveau. Malgré la menace des rebelles, les personnes vulnérables telles que les vieillards et les handicapés, incapables en cas d’attaques de se déplacer entre le village et leurs abris de brousse, ont pris le risque d’y rester.

PROBLEME DE PROTECTION ET LACUNES DANS LES RÉPONSES

Bien que le processus de paix permette d’envisager l’avenir plus sereinement, la population est toujours traumatisée par ce conflit sans fin. La communauté humanitaire ne dispose pas de ressources suffisantes pour protéger en priorité les droits des communautés déplacées et autres populations civiles. Néanmoins, grâce à des formations sur les droits de l’homme et le droit humanitaire dispensées par les organismes humanitaires, il y a eu une baisse très nette dans les attaques contre les civils et les villages, et les déplacements se font plus librement. Par contre, la torture, les exécutions sommaires, le pillage, l’extorsion, les taxations illégales et le harcèlement persistent, quelle que soit la force qui tient le contrôle d’une zone. Dans la province de Vakaga, à Sam Ouandja, bien que le gouvernement et le groupe rebelle l’Union des forces démocratique et la république aient tous deux signé l’accord d’avril 2007, leurs soldats continuent à exploiter la population en leur extorquant de l’argent quand ils se rendent aux champs. Les personnes qui vivent dans des régions contrôlées par l’APRD sont également harcelées et taxées illégalement.

Le Programme d’Aide Coordonnée (CAP), mis en place par la communauté humanitaire, prévoit que la protection des droits de l’homme et le rétablissement de la dignité aux victimes de violence soient une priorité stratégique en 2009. Toujours dans ce cadre, le cluster de Protection prévoit de renforcer son plaidoyer pour une meilleure protection des personnes touchées par le conflit, mais le cluster doit aussi être renforcé. Le manque de personnel et la rotation fréquente des effectifs au sein de l’UNHCR ne lui permettent pas d’assumer pleinement son rôle de leader dans le cluster Protection.

En dépit des vagues de retours et les défis liés à leur intégration, plusieurs agences d’aide se plaignent du manque de coordination au niveau national pour le retour des personnes en déplacement interne. Ces agences doutent de la fiabilité des informations sur le nombre et besoins des personnes déplacées et de celles qui sont rentrées. Les chiffres de 85 000 retours et de 108 000 personnes déplacées, utilisés comme références statistiques par la communauté humanitaire en RCA proviennent d’une évaluation commune conduite par la Coordination des Affaires Humanitaires des Nations Unies avec des partenaires clés, et non pas d’une étude approfondie sur les déplacements. En 2009, le Conseil norvégien des réfugiés compte entreprendre un projet de six mois pour faire une mise à jour des besoins des personnes déplacées. L’objectif est d’identifier les personnes les plus vulnérables et les zones ayant le plus besoin d’aide humanitaire et de développement. Toutefois, ce projet ne sera mis en œuvre que dans une seule des huit provinces touchées par les déplacements.

Les agences d’aide sont préoccupées par la baisse projetée de financement en 2009, qui serait due non seulement à la crise économique globale, mais également à l’absence de  leadership pour le travail humanitaire en RCA. Le poste de Coordinateur humanitaire/Coordinateur résident de l’ONU (HC/RC) en RCA n’a pas été pourvu depuis six mois. Ce vide ne fait qu’accentuer le manque de visibilité dont souffre la RCA depuis des années. Refugees International a appris récemment que la structure existante de l’équipe pays de l’ONU, avec un RC/HC séparé, pourrait être remplacée par une structure intégrée au sein du Bureau des Nations Unies en République Centrafricaine,  (BONUCA). Un représentant spécial adjoint du Secrétaire général occuperait le poste de RC/HC.

Ce changement éventuel, qu’examinera le Conseil de Sécurité de l’ONU fin février 2009, serait une grave erreur. Il ne servira qu’à politiser la fonction du RC/HC auprès d’une mission qui s’est révélée être inefficace. A l’inverse, depuis deux ans, la fonction d’un RC/HC indépendant s’est montrée très efficace en RCA. Grâce à un plaidoyer et un leadership actifs au niveau du pays, le RC/HC a réussi à mobiliser de nouvelles ressources, à accroître la présence de l’ONU dans les provinces, et à attirer une plus grande participation de la part des ONG en réponse aux besoins humanitaires. Rejeter cette approche, qui a fait ses preuves, pour intégrer les actions humanitaires et de développement sous l’égide d’une mission politique ne serait que folie.

Avec le retour des personnes déplacées, des réfugiés et des communautés d’accueil qui se débattent pour reprendre une vie normale, il devient urgent d’intégrer le rétablissement du pays aux actions humanitaires. Pour en finir avec le conflit provoqué par un sous-développement chronique et un manque total d’opportunités économiques, il faut maintenir les niveaux de financement. Bien que le CAP de 2008 fût le mieux financé au monde, certains secteurs n’ont pas bénéficié de financements suffisants, surtout les secteurs de la santé, de l’eau et assainissement dont les infrastructures ont été détruites suite aux conflits. Faute d’espoir de reconstruire leurs vies dans les villes et les zones rurales où elles se sont réfugiées, beaucoup de communautés déplacées choisissent de partir vers le Tchad ou le Cameroun où elles ont un accès plus facile aux services de base.

CAMEROUN: Assurer des services suffisants pour les réfugiés centrafricains et les communautés d’accueil

LE CONTEXTE

Grâce à un passé relativement paisible, le Cameroun est devenu un lieu de refuge pour les personnes fuyant les pays voisins. Depuis 2005, des milliers de Centrafricains ont fui leur pays pour échapper aux conflits sans fin et aux attaques des bandits et des groupes rebelles, pour se réfugier au Cameroun. Aujourd’hui, on estime à 63 000 le nombre de réfugiés Centrafricains dans l’est du Cameroun, dont plus de 90% viennent du groupe ethnique Peul (ou Mbororo comme on les dénomme au Cameroun). Traditionnellement, les Mbororo sont un peuple de bergers nomades qui subsistent grâce à l’élevage de bétail. Cependant, les bandits enlèvent des membres de leurs familles et demandent une rançon en échange de leur libération. Les Mbororo sont donc forcés de vendre leur bétail, leur ressource principale, et de se réfugier au Cameroun.

UN HAVRE DE PAIX

Ayant conduit des campagnes sur les droits et l’enregistrement des réfugiés, l’UNHCR a identifié 66 sites de réfugiés Centrafricains, à qui il a distribué des cartes d’identité afin de les protéger de tout harcèlement de part de la police camerounaise. Le gouvernement camerounais a déployé un bataillon d’intervention rapide (BIR) pour empêcher les bandits de la RCA de rentrer au Cameroun. Le BIR a également aidé à protéger les opérations de l’UNHCR dans les zones à risque situées proche de la frontière. Par contre, le BIR se déplace parfois dans des véhicules arborant le logo de l’UNHCR, une pratique qui ne doit plus se reproduire pour ne pas brouiller la ligne entre acteurs humanitaires et militaires.

ASSURER UN ACCÈS EQUITABLE AUX SERVICES DE BASE

Bien qu’il n’y ait que quelques cas isolés de tension rapportés entre les réfugiés et les communautés d’accueil, l’UNHCR et le gouvernement de Cameroun doivent s’assurer que la situation des communautés d’accueil ne soit pire que celle des réfugiés. Le Cameroun à accordé aux réfugiés Centrafricains le statut de prima facie. Les réfugiés ont accès aux terrains pour construire leurs maisons et leurs fermes, et vivent avec les communautés d‘accueil.

L’UNHCR, conjointement avec le Programme alimentaire mondial, l’UNICEF, et d’autres partenaires, assurent l’accès à la plupart des services de base pour les réfugiés, dont les soins de santé, de la nourriture, de l’éducation, ainsi que des activités génératrices de revenu. L’UNICEF a identifié environ 10 000 enfants réfugiés qui devraient intégrer le système scolaire, dont une grande partie vont à l’école pour la première fois. Par contre, suite à un manque de financement, les ressources sont données en priorité aux écoles ayant au moins 50 nouveaux élèves réfugiés. L’UNHCR soutient aussi les centres de santé afin d’assurer les soins gratuits pour les réfugiés. Toutefois, les infrastructures de santé et d’éducation dans les provinces de l’Est et d’Adamaoua peu disponibles et doivent être renforcés afin d’intégrer le nouveau flux de réfugiés et de mieux servir les communautés d’accueil qui partagent en ce moment leurs maigres ressources.

L’INTÉGRATION LENTE EN RCA POSE DES PROBLÈMES AUX “RETOURS”

Le processus d’intégration des personnes déplacées en RCA continuant à stagner, de plus en plus de Centrafricains cherchent à se réfugier au Cameroun, où ils se plaisent. Tous les réfugiés avec qui Refugees International s’est entretenu ont clairement exprimé qu’ils n’avaient nullement l’intention de retourner en RCA tant qu’il y aurait la paix au Cameroun, peu importe l’accalmie sécuritaire ou les services à nouveau disponible en RCA. Des projets de formation ont été mis en place pour que les femmes deviennent fermières à des fins d’autoconsommation. Les jeunes hommes, plus réticents à se tourner vers l’agriculture deviennent commerçants et traversent la frontière pour travailler plusieurs jours et même plusieurs semaines en RCA avant de retourner au Cameroun.

Refugees International a rencontré des déplacés internes Centrafricains qui vivent présentement dans des zones urbaines en RCA, et qui rendaient visite à leur parenté au Cameroun afin de préparer une possible émigration. Ceci s’explique par le fait que la RCA reste très sous-développée et que ceux qui ont tout perdu dans les conflits ont du mal à reprendre leur vie. Les programmes de la RCA ne répondent pas de manière concrète aux besoins de ce groupe, contrairement aux programmes offerts aux réfugiés du Cameroun. Afin de minimiser la disparité au niveau des services offerts aux communautés déplacées, il faut renforcer la coordination et les informations partagées entre les agences de l’ONU dans les deux pays, quant à la sécurisation et ses conséquences sur le flux des réfugiés.


Mpako Foaleng, Advocate, et Limnyuy Konglim, Advocacy Associate, ont évalué la situation des Centrafricains déplacés en République Centrafricaine et au Cameroun en décembre 2008.